Karine Tordo-Rombaut


Karine Tordo-Rombaut

Title : Le dialogue des émotions dans le corpus platonicien


Abstract

Le concept général d’« émotion » ne paraît pas avoir d’équivalent dans le corpus platonicien. Les sens respectifs de πάθος (ou παθήμα) et d’« émotion » ne se recoupent que partiellement. L’émotion a pourtant sa place dans ce corpus, où elle est représentée par ses espèces (φόβος, ἐλπίς, etc.). Il y a même un genre de discours qui énumère des espèces d’émotion et porte en commun sur ces espèces. Ce genre de discours peut être comparé à ceux de penseurs classiques sur la maîtrise des émotions.

Il arrive que l’âme éprouve simultanément plusieurs émotions, dont la rencontre se traduit par un dialogue (Phéd. 94b7-e7, Rép. IV 439c2-441c8, Phèdr. 253c7-256e2, Lois I 644d7-645c1) entre les composantes, caractérisée chacune par l’émotion qui la dirige (l’amour-du-savoir pour la composante rationnelle), d’une âme luripartite. Or plusieurs indications suggèrent que la seconde émotion, qui répond à la première, s’y rapporte comme à son objet. Ce rapport peut s’établir entre des émotions d’espèces différentes et entre des émotions d’espèces identiques ; le champ des émotions susceptibles d’en éveiller d’autres ne se limite pas au plaisir et à la peine. Ainsi, l’accès à une nouvelle forme d’amour, dans l’ascension vers le beau, suppose que l’amour sous sa forme antérieure devienne l’objet d’un mépris (Banq. 210a4-211d1). On s’interroge même sur la réflexivité de certaines émotions (Charm. 167e1-168a2) ; Socrate est amoureux de l’amour-du-savoir (Gorg. 484d1-5). À chaque fois, l’expérience de la seconde émotion est étroitement articulée avec l’expérience de la première.

Cette analyse éclaire le rôle de l’émotion dans l’acquisition de la vertu. L’éducation s’efforce de produire l’espèce d’émotion qu’il convient aux âmes d’éprouver en réponse à telle ou telle émotion préalable. Les âmes apprennent à maîtriser l’impact affectif de certaines émotions, auxquelles elles continuent d’être exposées. Cet apprentissage passe par des tests, qui consistent à soumettre les âmes à ces émotions et à observer leur réponse affective (Rép. III 413d7-414a8, VI 502e2-503a7, Lois I 646d1-650b4). Les réflexions relatives à l’imitation lui confèrent cette fonction de test. Le rapport entre les émotions est analogue au rapport entre l’imitation et l’émotion que cette imitation suscite dans l’âme de l’imitateur ou du spectateur (Gorg. 502b1-d9, Rép. X 603c4-608b10, Lois II 655d5-656a6).

L’émotion est sans doute liée à l’opinion, dont elle constitue le volet affectif, plus qu’à la connaissance, qui peut faire abstraction de l’affectivité (Phil. 21d9-e2). Néanmoins, pour une âme exposée aux affections du corps, la possibilité de réduire l’influence d’une première émotion repose sur une seconde émotion qui, éveillée par la première, engage un dialogue avec elle. La seconde émotion rend l’âme capable de mettre à distance la première et de se réorienter vers la connaissance, par un mouvement qui prend appui sur l’affectivité (Pol. 277d6-7, Théét. 155d1-3, Rép. II 376a11-b1, VI 511d7) pour la dépasser. Le dialogue des émotions, qui met l’âme sur la voie de la connaissance, la soustrait au cercle qu’induit le fait de désigner la connaissance comme la condition d’une maîtrise des émotions que cette connaissance présuppose.

Follow this link to have access to full texts and hand-outs. This is restricted area, password protected, for the participants and the audience.